Corse-Israel : J'ai
cru comprendre que vous avez visité la Corse
assidûment - année après année
- de nombreuses fois. Qu'est-ce qui vous a amené
ici. Mais d'abord faisons connaissance : qui êtes-vous
M. Pratt? Parlez nous de vous.
Emmanuel Pratt : En bref, je suis
un Juif israélien, né en Sibérie
(Russie) il y a 83 ans. J'ai vécu en Chine
27 ans avant de venir en Israël en 1948 pour
combattre dans la Guerre d'Indépendance. J'ai
vécu là depuis. J'ai travaillé
la plupart du temps comme journaliste : reporter,
photographe, caméraman vidéo dans les
media écrits et télévisés
israéliens. Ce que je fais encore aujourd'hui.
C-I : Maintenant, parlez nous de votre
relation avec la Corse. Quand avez-vous "découvert"
notre île et qu'est-ce qui vous a autant intéressé
ici ?
E.P : Oh, mon histoire d'amour avec
la Corse est très longue. Tout aussi longue
que celle avec Israël. Les deux sont différentes
par nature, mais presque aussi longues. Naturellement
tout a commencé avec Napoléon Bonaparte.
Vous serez peut-être surpris mais le nom de
Napoléon est presque aussi populaire en Russie
qu'en France. La littérature classique russe
est pleine de nouvelles, poèmes et recherches
sur l'Empereur. Pouchkine, Lermontov, Mejerovsky -
mais pas Tolstoï - sont tombés amoureux
de son image.
Leurs poèmes et leurs livres m'ont fasciné,
et je suis devenu un "Juif Chinois Bonapartiste",
en quelque sorte. C'est ainsi que j'ai découvert
la Corse.
J'ai aussi appris à connaître Pascal
Paoli, mais, l'histoire a été injuste
avec lui et ne l'a pas présenté dans
sa vraie grandeur. Cela je ne l'ai découvert
qu'en Corse, bien des années plus tard. Cette
nouvelle connaissance et la lutte acharnée
des Corses pour leur indépendance ont donné
une autre dimension à mon admiration pour le
peuple corse et son île. Cela a aussi totalement
changé mon attitude vis à vis de Napoléon.
Maintenant je ne le vois plus que comme Empereur des
Français, alors que Paoli, à mes yeux,
est le Père des Corses.
C-I : Vous avez du voir beaucoup de
choses en Corse. Qu'est-ce qui vous a le plus impressionné
? Et comment ?
E.P : Sa beauté. Non, son
caractère. Géologiquement, physiquement,
elle ressemble à la Sardaigne ou Elbe, mais
elle a quelque chose en plus de la beauté:
elle a du caractère. Et son caractère,
il me semble, est semblable au peuple qui habite ici
: simple et à toute épreuve. L'un des
premiers endroits que j'ai visité fut Filitosa
et ses menhirs. Et seulement beaucoup plus tard, après
ma 4ème ou 5ème visite, j'ai réalisé
combien ces héros préhistoriques de
granit symbolisent l'esprit du peuple Corse. Notre
poète national Bialik dépeint ces héros
(peut-être leurs "frères"!)
dans ce poème " Les Morts et la Nature
Sauvage": inébranlables, fiers, libres.
A Ajaccio j'ai eu le privilège de rencontrer
l'historienne Dorothy Carrington: Lady Rose (aujourd'hui
décédée). Nous avons discuté
longuement sur ce sujet.
C-I : Que pensez vous d'Ajaccio?
E.P : C'est la Tel-Aviv corse. Je
préfère Bastia. Si je devais vivre en
Corse, j'habiterai Bastia, ou , peut-être Corté.
Je suis fou de la Restonica. Et aussi de la "Terre
des Nuages": Le Niolo.
Je me souviens comment mes nouveaux amis (vieux amis
aujourd'hui) m'ont emmenés dans leur voiture
faire le tour de ces endroits. Nous avons mangé
dans une petite auberge de bergers au pied de la Paglia
Orba. Quel repas! Quel fromage! Inoubliable!
Et naturellement j'ai fait un pèlerinage à
Morosaglia (tombeau de Paoli N.L.D.R.). Quelle simplicité
et recueillement dans cette petite chapelle rustique
au sol dallé, comparé au pompeux sarcophage
de marbre rouge sous le dôme des Invalides (tombeau
de Napoléon) !
C-I : Avez vous rencontré, parlé
avec des Corses?
E.P : Bien sûr. Mais là
j'ai eu quelques difficultés: je ne parle pas
français, je n'ai pas eu le temps d'apprendre
U Corsu, et les Corses ne parlent pas l'hébreu,
sauf peut-être "Shalom".Mais d'une
certaine manière nous nous comprenions et instinctivement
nous nous sentions en amitié et à l'aise.
En plus des conversations passionnantes avec Lady
Rose-Carrington (en anglais), j'ai interviewé
le Docteur Edmond Simeoni, parlé avec Jean-Guy
Talamoni, Paul Battesti et bien d'autres. En tant
qu'israélien j'ai trouvé très
intéressante l'interview, avec l'aide d'un
interprète, de M. Ninio, le Président
de la communauté juive de Bastia et de Daniel
Bueno, qui m'ont fait visiter la Synagogue de Bastia
et le Cimetière Juif.
Tous les corses connaissent ce fait historique :pendant
la 2ème Guerre Mondiale, quand les Allemands
ont demandé aux autorités corses de
déporter les juifs, les corses ont tout simplement
refusé de le faire, et n'ont livré aucun
juif. Au lieu de cela, ils les ont regroupés
à l'abri, vers les montagnes à Asco
(je m'y suis rendu aussi), là où les
allemands n'osaient pas se montrer. Voilà le
point essentiel de cette histoire (même si on
ne le dit pas de façon explicite) on me l'a
dit avec la simple fierté nationale de gens
qui ne se laissent pas intimider pour livrer quiconque
à leurs ennemis. Ils l'ont fait, non pas parce
que les victimes étaient juives, mais parce
que les corses ne pouvaient laisser faire une telle
injustice.
Nous, Israéliens, ne devons jamais l'oublier.
C-I : Avez vous l'intention de venir
visiter encore la Corse, ou en avez vous assez ? Vous
devez avoir vu tout ce qu'il y a à voir sur
l'île.
E.P : Oh non! Il y a encore beaucoup
à voir et à revisiter ce que j'ai visité
par le passé. Je prévois d'y aller au
printemps pour la sixième fois -- pour photographier
les enfants.
C-I : Pour la sixième fois! L'Office
du Tourisme de Corse devrait vous donner un billet
gratuit pour revenir.
E.P : Je ne pense pas. Car en Corse
je ne suis pas un touriste, mais un pèlerin.
Anglais
Corse-Israel : I understand
you have visited Corsica consistently -- year after
year - sveral times. What brings you here? But first
let's get acquainted: who are you, Mr. Pratt? tell
our visitors about yourself.
Emmanuel Pratt :
In brief -- I am an Israeli Jew, born in Siberia (Russia),
83 years ago. Lived in China 27 years before coming
to Israel in 1948 to fight in the War of Independence.
I live there ever since. Worked mostly as a journalist
(reporter-photographer-video cameraman) in the Israeli
printed mediaq and television. Still do.
C-I : Now, tell me
about your relationship with Corsica. When did you
"discover" our island and what made you
so interested in it ?
E.P : Oh, my romance
with Corsica is a very long one. Just about as long
as it is with Israel. The two are different by nature,
but just about as long. Naturally, it all started
with Napoleon Bonaparte. You may be surprised, but
the name of Napoleon is about just as popular in Russia
as it is in France. The Russian classical literature
is full of novels, poems and research on the Emperor.
Pushkin, Lermontov, Merejkovsky -- not Tolstoy --
fell in love with his image. Their poems and books
fascinated me, and I became a Chinese-Jewish Bonapartist,
so to say. That is when I first discovered Corsica.
I also knew about Pasquale Paoli, but, unfortunately,
history was unfair to him and did not present him
in his true grandeur. This I discovered only here,
in Corsica, many, many years later. This new knowledge
and the stubborn strife of the Corsicans for independence
added another dimension for my admiration for your
people and the island. It also completely changed
my attitude towards Napoleon. Now I see him only as
the Emperor of the French, while Paoli, in my eyes,
is the Father of the Corsicans.
C-I : You must have
seen quite a lot of Corsica. What and how impressed
you the most?
E.P : Its beauty.
No, its character. Geologically, physically, it looks
like Sardinia or Elba, but it has something in addition
to beauty: it has character. And its character, so
it seems to me, is similar to that of the people who
live here: simple and sterling. One of the first places
I went to see was Filitosa and its menhirs. And only
much later, after my fourth of fifth visit, I realized
how much these prehistoric granite heroes symbolize
the spirit of the Corsican people. Our Hebrew national
poet, Bialik, depicts such heroes (perhaps their brothers!)
in his poem "The Dead of the Wilderness"
-- unyilding, proud, free. In Ajaccio I had the privilege
of meeting the late historian Dorothy Carrington Lady
Rose. We discussed the matter in length.
C-I : How did you
like Ajaccio ?
E.P : Corsican
Tel Aviv. I prefer Bastia. If I were to come to live
in Corsica, I'd settle in Bastia, or, perhaps, in
Corti. I am crazy about Restonica. And, especially,
"The land of the clouds" -- Niolo.
I remember how my new (now old) Corsican friends
took me for a round in their car. What a meal (especially
the cheese!) we had in a small shepherd inn at the
foot of Paglia Orba! Oh, boy!
And, naturally I made apilgrimage to Morosaglia.
How simple and pious are the floor slabs of a rustic
chappel, compared to the pompous sarcophagus of red
marble under the dome of the Invalides!
C-I : Did you meet,
did you talk to people ?
E.P : Yes, of
course. But here I had some difficulty: as you may
see, my French is practically non-existent. I had
no time to learn corsu, and the Corsicans don't know
any Hebrew, except some, perhaps, "shalom".
But somehow we understood each other nd instinctively
felt mutually friendly and at ease. Except for very
interesting conversations with Lady Rose-Carrington
(in English), I interviewed Dr. Edmond Simeoni, talked
to M. Guy Talamoni, M. Paul Battesti and may others.
Especially significant to me as an Israeli was an
interview througha n interpreter with M. Ninio, one
of the leading Jewish Corsicans and M. Bueno Daniel,
who took me to see the Bastia Synagogue and the Jewish
cemetery.
Ah, yes! There was hardly a Corsican, who did not
mention in our conversations the historical fact that
during the World War 2, when the Germans demanded
the Corsican authorities to deport the Jews to the
Continent, the Corsicans flatly refused to do so,
and did not deliver a single Jew to them.Instead,
they put them in protective custody far away up in
Asco mountains (I was there, too), where the Germans
and Italians did not dare to appear. The main point
of the story is that (without saying so explicitly)
they told it to me out of sheer national pride of
people who will n ot be intimidated to deliver anyone
to an enemy for extermination. They did it not because
the victims were Jews, but because the masters of
the land, the hosts, were Corsicans. We, Israelis,
have to know and never to forget it.
C-I : Do you intend
to come and visit Corsica again, or did you have enough
of it. You must have seen all there is to see on the
island.
E.P : Oh, no!
There is yet plenty to see and re-visit what I have
visited in the past. I plan to go there in the spring
for the sixth time -- to photograph the children.
C-I : For the sixth
time! You should get a free ticket from the Corsican
tourist Office.
E.P : I don't
think so. Because in Corsica I am not a tourist, but
a pilgrim.