Portraits
Une personne interviewee s'exprime sur la Corse et Israel ...
Corse-Israel interview Philippe Gazaniol

Corse-Israel : Bonjour, Philippe. Tu es un fervent défenseur de la Corse et d'Israël, pourtant tu n'es ni juif ni corse. Explique nous ça.

Philippe Gazaniol : Je suis un Français du Continent, marié à une Corse originaire de Corté et nous vivons en Corse à Porto Vecchio depuis 1991 avec nos trois enfants.

C-I : Comment vous êtes vous rencontrées et quel a été votre parcours?

P. G : On s'est rencontré à Nice, on a fait nos études ensemble, ensuite je suis parti une année aux USA pendant que Dominique, elle, était retournée vivre en Corse. A mon retour d'Amérique j'ai été pour la première fois voir Dominique en Corse; ça a été un choc dans le sens positif du terme. Il faut dire que je n'avais vraiment aucun a priori, aucune crainte et là, j'ai découvert un peuple magnifique, vraiment! Des gens très francs, très droits, je n'ai vu que des qualités par contraste probablement avec ce que j'ai connu sur le continent.

C-I : Vous n'avez pas vécu en Corse ?

P. G : Non. Quand nous nous sommes mariés, nous sommes partis à Nice (à cause de mes études et de mon travail par la suite) puis à Paris jusqu'en 1991. Et puis pendant qu'on était en région parisienne, petit à petit, au contact d'amis juifs, arméniens, antillais, il y a eu chez Dominique comme une prise de conscience de l'importance que revêtait pour elle le fait d'être Corse. Et ça a abouti en 1991 à ce que j'appellerai notre "Alya" en Corse, le retour pour Dominique sur la terre de ses ancêtres et auprès des siens.

C-I : Tu penses que c'est au contact de ces amis juifs que ce désir de retour en Corse est venu ?

P. G : C'est sûr ! On avait à l'époque des amis juifs qui vivaient à Paris et qui ont fait leur Alya et ça nous a beaucoup parlé, mais il y a eu aussi l'influence déterminante d'un très bon ami arménien : Jean-Marc Ohanian. Pour lui, le fait que Dominique soit Corse était extrêmement important comme d'être Arménien était très important pour lui .En voyant que les Juifs qu'il côtoyait assumaient pleinement leur identité ça l'a conforté dans la sienne. Son contact et la profondeur de ses réflexions nous ont beaucoup aidé à faire le pas vers le Retour.

C-I : Et pour vous alors comment ça s'est passé?

P. G : En fait tous les étés aux vacances, on allait en Corse dans la famille et puis un été, Dominique m'a dit "je veux rentrer". Ca s'est imposé à elle comme une évidence, une nécessité absolue et urgente. J'ai dit OK, le temps de régler mes affaires et on est parti.

C-I : Et toi ça ne t'a pas posé de problème ? Est ce que tu as eu le sentiment d'abandonner quelque part, ton identité à toi pour aller dans le sens du « retour au pays » de ta femme?

P. G : Je n'ai pas quitté grand chose, je n'avais pas vraiment d'identité. Quand on est venu en Corse définitivement j'avais le sentiment de faire quelque chose de bien pour ma femme je me suis adapté à la réalité d'ici. Non seulement je n'ai pas perdu d'identité mais, au contraire, quand on m'a demandé "mais tu es d'où, de quelle famille ?", j'ai découvert mon identité (ma famille est originaire du Sud-Ouest et je suis né à Toulouse). C'est au contact des Corses que j'ai réalisé que j'étais de quelque part.

J'ai redécouvert ma propre famille, j'ai consolidé les liens avec mes sœurs, mon père, mes grands parents d'une façon plus affectueuse, plus riche, plus profonde.

C-I : Parle nous de toi et de cet amour que tu as pour le peuple corse et le peuple juif. Quels sont les points communs que tu vois entre les deux identités l'identité juive et l'identité corse ?

P. G : Il y en a énormément ! Des valeurs fortes défendues par les deux cultures, la famille, la générosité; ce sont des valeurs qui sont des évidences aussi bien pour les Juifs que pour les Corses, en fait ce sont des valeurs universelles qui sont valables pour toute l'humanité mais ces deux peuples-là les défendent d'une façon plus forte que les autres.

C'est en fait un exemple qu'un peuple donne.

C-I : A ton avis, puisqu'on est dans un esprit de rapprochement entre la Corse et Israël, qu'est ce que les Corses ont à apporter à Israël et qu'est ce qu'Israël a à apporter aux Corses?

P. G : Je pense que les Corses et les Israéliens sont très différents, il y a autant de différences que de points communs. Ce ne sont pas les points communs en fait qui rapprochent mais ce sont les différences qui enrichissent.

Les Juifs nous ont montré des valeurs morales fondamentales, c'est un peuple qui a énormément souffert et qui ne s'est jamais vengé. C'est un peuple qui, à mes yeux, a énormément de valeur, qui donne un exemple à tous les peuples donc aussi aux Corses.

De leur côté, les Corses peuvent donner du courage, cette force d’aller jusqu’au bout. Les Corses quand ils veulent quelque chose ils le font, il n'y a rien qui les arrête ! La relation qui peut se construire entre Israël et la Corse peut être bénéfique à énormément de points de vues, c'est un peu comme une histoire d'amour, on ne sait pas qui des deux apporte le plus à l'autre, c'est un échange qui enrichit, c'est à double sens.

C-I : On a vu ce que les Corses peuvent apporter aux Israéliens et vice versa mais qu'est ce que les uns et les autres peuvent t'apporter à toi en tant qu'individu ou en tant que Français?

P. G : Par rapport à la famille, l'exemple corse m'a énormément apporté. Par rapport à ma propre culture aussi la confrontation avec les cultures juive et corse a été déterminante. En Israël comme en Corse, mes défauts m'ont été montrés du doigt tout de suite et ça m'a rendu service; parce qu'il a parfois des défauts dont on ne se rend pas compte et qui font mal.

Si la personne blessée ne le dit pas, celui qui involontairement fait du mal ne peut pas s'en rendre compte et donc ne peut pas changer !

C-I : Tu parles de défauts culturels qu'on peut avoir du fait de notre environnent culturel et qu'on traîne avec soi sans en être forcement très conscient ?

P. G : Oui c'est ça, cet individualisme, cette suffisance, cet esprit de supériorité si typiquement français... C'est vrai que les Français ont tendance à juger facilement tout ce qui n'est pas comme eux; c'est malheureusement une tendance, se mettre un peu au dessus et de donner son avis sur tout, et un avis en général qui n'est pas bienveillant.

Chez les Corses c'est ça qui est bien : si quelque chose ne va pas la réaction est immédiate ! Le Corse qui est agressé répond tout de suite ! Le Juif, lui, va essayer de comprendre, de ne pas relever pour ne pas blesser, c'est tout à fait honorable.

Mais si quelqu'un critique sans s'en rendre compte parce que c'est dans sa culture, c'est important que la personne qui a été blessée se sente la liberté de dire "Oh ça va oui ! Pour qui tu te prends ! Ce que tu me dis là ça m'agresse !"

C-I : Ca c'est plutôt une leçon que tu tire de tes relations avec les Corses ?

P. G : C'est vrai qu'avec les Corses il y a une franchise, un côté entier qui fait que, quand quelque chose ne va pas, on le sait tout de suite. C'est difficile à accepter, parfois c'est vexant, mais quand on sait que certaines attitudes peuvent blesser et déplaire - non pas parce que les personnes sont susceptibles mais parce que ces attitudes sont effectivement inacceptables - on arrive à changer un peu et à devenir plus modeste.

C'est encore un point commun entre le peuple juif et le peuple corse: énormément de modestie. On croit que les Corses sont fiers, ce n'est pas vrai, les Corses se remettent en question très facilement, c'est pour ça aussi qu'ils peuvent se vexer facilement et qu'on peut les traiter de susceptibles parce que les choses les atteignent, alors que les Français, eux, sont trop souvent indifférents. C'est un choc culturel très important: le Corse est tout sauf indifférent.

C-I : Tes amis israéliens qu'est ce qu'ils t'apportent ? Tu as été à plusieurs reprises en Israël ?

P. G : Nous y sommes allés plusieurs fois avec ma femme et en famille, j’y suis également allé seul. A chaque fois je suis impressionné par le contact, la profondeur des contacts avec les gens; il y a tout de suite une ouverture, la volonté d'établir dès l'abord un contact riche et profond. Parce que le peuple juif réfléchit énormément, pas seulement avec la tête mais aussi avec le cœur et à chaque fois la richesse des contacts que je peux avoir avec des Juifs m'émerveille. C'est je crois très enraciné dans la culture juive, cette recherche du contact.

Pour moi comme pour Dominique le peuple juif est un exemple qui montre comment on peut être ouvert aux autres, aller vers les autres, être quelqu'un de bien... essayer au moins.

C-I : Et sur Paris, quels ont été tes rapports avec la communauté juive?

P. G : Avec notre ami arménien, on avait créé une entreprise artisanale de chocolat casher sur Paris (surprenant mais authentique !) la marque Galilée puis Emouna. Imagine deux non- juifs: un Arménien et un Français "du terroir"!

Quand je suis arrivé chez les commerçants juifs de boutiques casher ils m'ont regardé en se demandant "mais qu'est ce qu'il veut celui là, d'où il sort ?" Le fait que je nous ne soyons pas Juifs a posé un problème au début, une question plutôt qu'un problème. Ils se demandaient pourquoi on avait eu cette idée de faire du chocolat casher, ce que nous avions derrière la tête.

L'idée qu'on a eu était en fait complètement idéaliste: mon ami Arménien qui est un pro-Israélien comme j'en connais peu voulait offrir à tous les Juifs, même les plus religieux, le meilleur chocolat. Commercialement c'était impossible à cause du prix de revient, mais ça a été une sacrée belle aventure !

Encore une fois ce qui comptait dans ces relations de commerce, c’était le contact, l’échange, et pas seulement le produit ni l’argent !

C-I : Si je récapitule un petit peu tu m'as parlé de tes amis juifs, de tes amis corses, de tes amis arméniens tu es assez hétéroclite dans tes amitiés...

P. G : Il en manque un... et pas des moindres ! Mon meilleur ami est antillais, il s’appelle Dominique Bobi. C'est un ardent défenseur du peuple noir et du peuple juif.

Le peuple juif nous apprend beaucoup de choses déjà de par sa diversité : chaque personne, chaque peuple a sa place. Les moindres particularités sont valorisées et précieuses aux yeux du peuple juif parce que eux-même ont toujours été différents là ou ils étaient, et donc maintenant qu'ils ont leur pays, ils sont ouverts à toutes les identités quelles qu'elles soient. Ca va très loin dans l'acceptation de l'autre dans sa différence même au niveau des individus : les gens qui ont une particularité sont importants.

C-I : Si je comprends bien, le fait de valoriser la différence, aide à se rapprocher les uns des autres ?

P. G : C'est un paradoxe mais c'est vrai ce qui est important c'est d'être sur de son identité et de sa propre différence et ce n'est pas du racisme. C'est simplement de savoir qui on est, de quelle famille on est et ensuite s'ouvrir sur les autres. Là, il y a une vraie fraternité, un vrai échange et les identités ne se "mangent" pas les unes les autres: un Corse, un Juif, un Arménien, un Antillais, un Français j'espère...

C-I : Tu en est la preuve il me semble !

P. G : Peut être au niveau personnel mais culturellement pour les Français c'est très difficile parce qu'il y a ce côté donneur de leçons qui va à l'inverse de cette fraternité vraie. Et puis il y a cette idée universaliste qui voudrait que tout le monde soit pareil, c'est ça l'erreur ! Il n'y a pas deux êtres humains qui soient pareils, alors, dans cette mosaïque de nations on pourra trouver une harmonie qui ne gomme pas les différences. Au contraire chaque identité est mise en valeur.

C-I : En conclusion qu'est ce que tu aimerais dire à la fois à tes amis corses et à tes amis juifs ?

P. G : J'aime le peuple corse dans sa diversité même avec ses petits défauts, j'aime vraiment ce peuple tel qu'il est. Je souhaite que les Corses soient bien dans leur peau, reconnus et respectés dans leur spécificité.

J'aime le peuple juif et je suis vraiment heureux qu'ils aient leur pays et qu'ils montrent à tous les peuples qu'on peut réussir !

C-I : Merci d'avoir répondu à nos questions à cœur ouvert si je puis dire !

     
 
 
 
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