Corse-Israel : Bonjour Charles. Tu es
Juif et tu habites à Bastia. Peux-tu te présenter
à nos amis de Corse-Israël?
Charles Benassouli : Je suis né
en Algérie dans un tout petit patelin il y
a 73 ans , j'ai fait mes études au Lycée
d'Oran, puis je suis entré dans l'Administration
des Impôts - grave décision qui te poursuit
toute ta vie! J'ai fait toute ma carrière en
France sur le Continent. Nous sommes partis d'Algérie
juste avant la grande débâcle de 1962
pour nous installer à Paris pendant 32 ans,
puis en 1992 j'ai été nommé Conservateur
des Hypothèques à Bastia, le pays de
Cocagne!Je suis à la retraite depuis 1998 et
je suis installé définitivement en Corse
jusqu'à ce que cette terre m'accueille et m'ensevelisse
sans doute...
C-I: Tu connaissais la Corse de près
ou de loin?
C.B: Non, j'étais venu en touriste
dans les années 60-65 pendant un mois avec
ma deux-chevaux et une tente du côté
de Sagone.
C-I: Pourrais-tu nous parler de ton
regard sur la terre de Corse et sur les Corses?
C.B: J'ai vécu
30 ans à Paris et je croyais que j'avais trouvé
où m'accrocher mais je ne m'étais pas
accroché. En arrivant en Corse je me suis senti
revenir au pays, je suis "retourné"
en Corse comme si la Corse était ma terre natale.
Ca s'est fait essentiellement à travers la
nature et la montagne de Corse car j'ai eu la chance
d'avoir une femme qui grimpait comme une chèvre,
et aujourd'hui je connais la région peut-être
mieux que certains Bastiais. A travers ces longues
ballades (parfois toute une journée) on s'enracine
dans cette terre, dans ces cailloux, on s'accroche.
C-I: Ca c'est ton contact avec la terre
de Corse, et avec les Corses?
C.B: Avec les Corses ça
a été la façon dont j'ai été
accueilli par les 120 personnes du Centre Des Impôts
de Bastia et notamment par les 25 personnes à
la Conservation des Hypothèques. Je me suis
rappelé mes débuts au bas de l'échelle,
je ne suis pas arrivé comme étant le
chef alors que je l'étais. On ne peut pas faire
le chef quand on arrive de l'extérieur, quand
on est parachuté. On devient chef d'équipe,
animateur.
Cette équipe de 25 personnes, essentiellement
des femmes, à 90%d'origine Corse, je l'ai animée,
faite fonctionner et je m'y suis impliqué tous
les jours.
Ils ont beaucoup aimé que chacun garde ainsi
sa dimension humaine et ne soit pas un numéro
ou un employé mais un homme, une femme.
C-I: Quels ont été tes
contacts avec les Corses, comment vois-tu le caractère
des Corses, tu les trouves plutôt ouverts? Quelle
est ton opinion car on entend à ce sujet le
meilleur et le pire.
C.B: Les Corses ont ce
fameux sentiment de repli sur soi; c'est aussi un
sentiment de minorité que j'ai ressenti toute
ma vie entant que Juif. Ce sentiment vous pousse au
repli sur soi sauf si quand on vous aide et que vous
vous sentez faire partie d'un groupe, que vous êtes
à l'intérieur. Le problème se
pose vis à vis de" l'extérieur",
on n'est pas prêt en Corse à accueillir
l'étranger sauf quand il est admis.
J'ai ressenti ça avec ma femme en passant
dans les villages. Au départ on vous observe
très attentivement. Si vous arrêtez la
voiture pour engager la conversation ou simplement
pour dire: quelle belle journée!, ça
y est la glace est rompue et on vous fera entrer chez
soi. J'ai mille expériences de ce type à
raconter.
Une fois nous nous étions perdus à
Pancheraccia dans une impasse et je n'arrivais plus
à sortir; une femme nous a tout d'abord pris
pour des touristes puis après quelques mots
nous a invités à manger chez elle. On
était gênés mais elle a insisté
et nous avons mangé à sa table, elle
notre pique-nique et nous son repas. C'est formidable
d'avoir été accueillis de cette manière
là, on s'est téléphoné
à plusieurs reprises. Ce fut une des première
à m'appeler quand Irène, ma femme, est
décédée, elle avait lu l'avis
sur le journal et pour moi c'était quelque
chose! J'ai reçu énormément de
mots de gens que je n'ai vus qu'une seule fois avec
ou sans Irène, c'était très surprenant.
Je n'avais jamais ressenti ce lien secret là,
nulle part. Je suis arrivé ici à 60
ans, j'avais connu pas mal de choses mais ça
je ne l'avais jamais vécu ailleurs qu'ici de
cette façon.
C-I: Quelles sont selon toi les similitudes
entre un Corse et un Juif au niveau de sa manière
d'appréhender la vie, du caractère?
C.B: Le point commun que
je ressens le plus c'est la fraternité, mieux,
de solidarité. On le sent au travers du lien
familial très développé chez
les Corses et chez les Juifs.
J'ai été invité très
souvent chez des amis et je me suis rendu aux obsèques,
c'est un devoir d'accompagner l'ami dans ces moments-là,
d'ailleurs on regrette toujours de ne pas se voir
plus souvent dans les fêtes.
C-I: C'est comme ça que l'on
vit les choses en Corse, et dans la communauté
juive?
C.B: Oui dans la communauté
juive c'est permanent. On chante cette belle chanson
qui dit: que c'est bon, que c'est agréable
d'être ensemble entre amis ( Hine ma tov...).
C-I: D'autres points communs ou des
différences peut-être?
C.B: Je ne vois pas de
différences; il y a aussi cette façon
qu'ont les Corses de parler de la Diaspora. On parle
hébreu dans tous les pays du monde, on trouve
aussi des Corses dans tous les pays, on a le sentiment
Corse.
C-I: Au niveau de ta judéité
ça ne te pose pas de problème ici en
Corse? Quel est le regard des gens quand tu dis que
tu es Juif? Est-ce qu'on peut dire qu'il n'y a pas
d'antisémitisme en Corse?
C.B: Si tu dis que tu
vas à la synagogue ça paraît normal
à tout le monde. Tu es Juif tu vas à
la synagogue. Personnellement je n'ai pas ressenti
d'antisémitisme en Corse mais il doit y en
avoir comme partout ailleurs. L'antisémitisme
latent existe partout. C'est dangereux surtout pour
les jeunes qui sont perméables à des
idées qu'on véhicule, l'idée
du Juif avocat ou médecin. Si les Juifs et
les Corses aussi d'ailleurs sont très présents
dans ces métiers là, c'est à
cause du même besoin de réussir pour
être reconnus.
C-I: Les Corses sont donc moins enclins
à jalouser les Juifs qui ont réussi.
C.B: Bien entendu. Mais
il faut dire aussi que la communauté juive
en Corse est minuscule: une trentaine de familles
à Bastia et quelques familles éparpillées,
commerçants pour la plupart. Dans de très
nombreux cas il y a eu des mariages mixtes, c'est
donc une intégration de fait dans la communauté
corse. Le Juif ne peut se sentir qu'admis et les Corses
ne peuvent que considérer que les Juifs sont
bien intégrés. Ce n'est pas le cas avec
la population musulmane qui pose certains problèmes.
C-I: Justement quelle est ton opinion
par rapport à la communauté musulmane
en Corse. On a vu dans l'actualité un certain
nombre de problèmes qui ont été
soulevés. Qu'est-ce que tu en penses?
C.B: Ce n'est pas l'Islam
ou les familles maghrébines qui sont rejetées
c'est la non-intégration islamique que les
Corses rejettent, c'est le fait qu'il y a un communautarisme
exacerbé lequel se nourrit d'idées venues
d'Irak, d'Iran, qui exportent le terrorisme . Ceci
a été très mal perçu par
la population corse qui n'a qu'un désir: celui
de vivre tranquille.
Cette vigilance devrait s'imposer à tout le
monde. Bien sur il faut éviter les dérives,
personne n'a le droit de se faire justice, il ne faut
pas aller au delà.
C-I: Est-ce qu'on peut oser une comparaison
entre ces jeunes Juifs en quête d'identité
et des Corses, jeunes et moins jeunes qui cherchent
à défendre une identité corse,
qui donnent à la Corse une certaine valeur
même si ce n'est pas un Etat indépendant
comme Israël?
C.B: Je dis souvent à
des Corses que si j'étais né en Corse
je serais régionaliste, pas terroriste ni mafieux
mais une tendance à un sentiment national fort.
Je n'ai pas encore été en Israël
mais pour moi c'est le centre du monde sans aucun
doute, ce n'est pas Paris New-York ou Rome... C'est
la terre d'Israël et je pense que pour les Corses
c'est pareil, c'est la terre de Corse.
J'ai eu une vexation quand je suis arrivé
ici, une inscription sur mon garage "IFF"
(les Français dehors) dans les trois mois après
mon arrivée. J'ai appris que ce n'était
pas un nationaliste mais un tordu du coin. Un type
pas intéressant et dont la Corse pourrait bien
se passer. Je ne suis pas arrivé ici en pays
conquis, je me suis senti revenir chez moi, alors
pourquoi on m'a écrit ça? J'étais
tellement vexé!
C-I: Vexé qu'on t'ait traité
de Français! (Rires)
Un lien avec les rapatriés d'Algérie?
C.B: Non, c'est peut-être
par rapport à mon travail aux Hypothèques,
mais c'est de la jalousie.
C-I: En tous cas il n'y avait pas de
caractère antisémite. On n'entend jamais
parler d'actes antisémites ici alors que c'est
monnaie courante sur le Continent.
C.B: Il y a eu des incidents
à la synagogue mais c'est du vandalisme sans
doute une partie des jeunes du quartier influencés
par le conflit du Moyen Orient.
La communauté juive est très bien intégrée
ici à tel point que les 3/4 des Juifs de Bastia
parlent le corse, ils le parlent alors qu'à
l'époque où ils l'ont appris on interdisait
de le parler!
Tous les gens de ma famille qui sont venus ont été
séduits par l'ambiance qui règne ici.
On se régale à aller prendre le petit
déjeuner sur la place St Nicolas...
C-I: Tu recommandes donc à tous
les Israéliens qui viendront en vacances en
Corse d'aller boire un café sur la Place St
Nicolas de Bastia !
Merci Charles pour cet entretien.